Poser sous l’eau ne ressemble à aucun autre shooting. Il suffit de savoir nager et d’accepter de mettre la tête sous l’eau, mais quelques repères changent tout. Voici comment se déroule une séance avec moi, de la préparation à la sortie de l’eau.

Avant le shooting

  • Dormez bien et mangez léger : un repas trop copieux juste avant gêne la respiration et la descente.
  • Choisissez des tenues ajustées, dans lesquelles vous êtes à l’aise. Sous l’eau, le tissu flotte et se déplace : les vêtements trop amples peuvent masquer le visage. J’ai aussi un stock de robes, bodys, drapés et lingerie à votre disposition.
  • Maquillage : privilégiez un maquillage léger et waterproof, ou pas de maquillage du tout. Le mascara classique coule rapidement.
  • Lentilles de contact : retirez-les avant d’entrer dans l’eau, vous risqueriez de les perdre en ouvrant les yeux.
  • Prévoyez des affaires chaudes pour après la séance : même dans une eau à 29,5 °C, on finit toujours par avoir froid.
Choix des tenues au bord de la piscine avant une séance
Le choix des tenues, au bord de la piscine

Le briefing

Beaucoup de photographes rassurent leur modèle avant une séance : « Tout va bien se passer, tu vas voir. » Je fais l’inverse. Le shooting sous-marin est extrêmement difficile : tous les modèles professionnels avec qui j’ai travaillé me l’ont dit, « c’est le truc le plus dur que j’ai jamais fait ». Pour un débutant à qui l’on a promis que tout serait simple, la séance peut vite devenir frustrante.

Alors j’annonce la couleur dès le départ : c’est très, très dur, et j’explique pourquoi. Il y a quatre contraintes à maîtriser. Le modèle n’a ainsi aucune mauvaise surprise, et chaque fois qu’il en surmonte une, je le lui dis dans l’eau. Chacun mesure sa progression, et au final, tout le monde apprécie la séance.

1. La respiration

L’objectif n’est pas de battre un record d’apnée : il suffit de tenir une pose quelques secondes sous l’eau. La difficulté est ailleurs : trouver le bon volume d’air dans les poumons. Avec trop d’air, on remonte et on « fait bouchon » à la surface ; sans assez d’air, on coule et on s’écrase au fond. Dans les deux cas, impossible de faire une image. Entre les deux, une légère montée ou descente ne pose aucun problème. Mais la piscine n’étant pas très profonde, la marge est faible.

Le piège, c’est un réflexe naturel. Une fois sous l’eau, milieu qui n’est pas le nôtre, le cerveau « reptilien » passe en mode survie et pousse à prendre une grande inspiration avant de s’immerger. C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire.

La bonne méthode est toute simple : une inspiration normale, puis on souffle une ou deux secondes avant de s’immerger. De mon expérience, au bout de 10 à 15 minutes, chaque modèle trouve sa bonne quantité d’air et descend sans effort.

2. L’expression du visage

Lorsqu’on met la tête sous l’eau pour la première fois, le cerveau reptilien reprend la main. En mode survie, on gonfle les joues ou on pince la bouche pour retenir l’air : c’est ce que j’appelle « le hamster » ou « le cul de poule ». À part pour un bêtisier, ces images finissent à la corbeille.

La deuxième difficulté consiste donc à prendre conscience de ce réflexe pour le contrôler, et à garder un visage naturel et détendu sous l’eau. Pour y arriver, rien de tel que de se voir : quand je capture un hamster, je montre la photo sur l’écran de l’appareil, directement dans l’eau. Beaucoup de modèles me jurent « Non, non, je n’ai pas fait le hamster ! », avant d’éclater de rire en découvrant leur tête.

3. Les positions du corps

Les modèles habitués aux shootings terrestres savent tenir une pose et l’ajuster par petites variations. Sous l’eau, c’est impossible. En apesanteur, entre deux eaux, le corps bascule d’un côté ou de l’autre selon la position de son centre de gravité et les mouvements qu’il fait : aucune pose ne tient plus d’une seconde. Il faut l’accepter.

Tout le jeu de la pose sous-marine est là : enchaîner les poses, de façon à ce que le mouvement qui mène de l’une à l’autre maintienne le corps stable dans l’eau. Et ces mouvements doivent être lents, très lents, « en mode Matrix », comme dans le film. Un geste trop rapide crée une pression de l’eau qui déforme la peau, et le résultat n’est jamais beau.

4. La communication

Sur un shooting classique, modèle et photographe se parlent en continu : « relève la tête », « regarde-moi », « regarde au loin », « bouge la main »… Sous l’eau, impossible d’échanger. Toutes les consignes de placement et d’expression se donnent à la surface, avant chaque immersion.

Et une fois sous l’eau, le cerveau repasse en mode reptilien : on devient tous un peu bêtes. Si je donne dix consignes, deux ou trois seulement seront réellement appliquées. Inutile donc de chercher des poses compliquées, quasiment impossibles à contrôler : mieux vaut une idée simple, bien comprise, que l’on répète jusqu’à la réussir.

Et à deux ?

Poser à deux, ou plus, sous l’eau pour une même image, ce n’est pas deux fois plus difficile : ce sont les difficultés au carré. C’est une donnée à prendre en compte pour un premier shooting. Je ne fais donc jamais poser deux personnes ensemble d’emblée : je les prends d’abord une par une pour voir comment chacune se débrouille, puis nous construisons l’image à deux.

Deux modèles enlacées sous l'eau
Une image à deux, construite après avoir fait poser chaque modèle seule

Qui s’en sort le mieux ?

Après plus de dix ans de shootings en piscine, je peux dresser une petite statistique de ceux qui s’en sortent le mieux lors d’une première séance :

  • les nageuses en natation synchronisée de bon niveau, forcément excellentes dans l’eau ;
  • les danseuses de très bon niveau, voire professionnelles : elles ont l’habitude de tenir une pose ou un mouvement sur un temps très court, le temps d’un pas ou d’un saut, et l’on retrouve cette facilité sous l’eau ;
  • les comédiennes, qui contrôlent très bien leur visage et gardent la maîtrise de leur expression, même sous l’eau ;
  • les habitués de la piscine, qui gèrent bien leur respiration et ont souvent une aisance naturelle dans l’eau.

Si vous ne faites partie d’aucune de ces catégories, cela ne veut pas dire que vous n’y arriverez pas. Au fil des années, beaucoup de modèles sans aucune expérience, qui n’allaient jamais à la piscine, m’ont offert des images superbes dès leur première séance.

La technique photo, côté modèle

Sous l’eau, les couleurs disparaissent avec la distance : plus il y a d’eau entre le modèle et l’appareil, plus la peau vire au bleu-vert (je l’explique en détail dans l’article sur la balance des blancs en piscine). Je travaille donc très près, au grand-angle, le plus souvent au 20 mm. Le modèle doit venir vers l’objectif et rester dans la zone éclairée.

Cette proximité impose une règle importante : garder le corps et les membres dans un plan parallèle au capteur de l’appareil. Un 20 mm déforme fortement ce qui s’approche de lui : une main ou une jambe tendue vers l’objectif paraîtra deux ou trois fois plus grande que le visage. Cela peut fonctionner sur certaines images, mais c’est rarement joli. Je demande donc aux modèles de se déplacer comme sur une vitre invisible, face à l’appareil, plutôt que vers lui.

Modèle en pose sous l'eau face au caisson photo, très près de l'objectif
Au grand-angle, tout près du modèle

Dans l’eau

Une séance dure en général une bonne heure, mais tout dépend de chacun. Même dans une eau proche de 30 °C, tout le monde finit par avoir froid, et la résistance varie énormément d’une personne à l’autre : dans la même eau, certains modèles ont tenu 25 minutes, d’autres deux heures et demie. La corpulence joue, bien sûr, mais aussi la résistance naturelle de chacun.

La séance est une succession d’apnées de 10 à 30 secondes pour ceux qui tiennent le plus longtemps, pendant lesquelles on réalise une ou plusieurs poses. Entre deux apnées, on remonte, on prend le temps de bien respirer, et on fait le point : ce qui a fonctionné, ce qu’on peut corriger à la suivante.

Pour chaque tenue, je réalise en général trois cadrages :

  • un cadrage vertical, le modèle debout ou les genoux repliés ;
  • un cadrage horizontal, le modèle complètement allongé, près de la surface ;
  • des gros plans, en plan américain ou plus serré.

Selon l’aisance du modèle, ces trois cadrages prennent entre 10 et 30 minutes. On change alors de tenue, sauf si elle ne fonctionne pas dans l’eau, et ainsi de suite jusqu’à ce que le froid marque la fin de la séance.

Chaque fois que le modèle maîtrise l’une des quatre difficultés, je le lui dis. C’est ce qui rend la progression visible. Et je n’ai jamais vu personne terminer une séance avec le même niveau qu’au début : la progression est toujours là, plus ou moins rapide selon les modèles.

Après

À la sortie de la piscine, direction la salle de bain pour une bonne douche chaude. On se retrouve ensuite autour d’une boisson chaude pour discuter de la séance.

Car malgré les difficultés, une séance sous l’eau reste avant tout un jeu. On rit beaucoup, on se surprend, on découvre des sensations nouvelles, et chaque petite victoire compte. C’est une expérience que l’on n’oublie pas, et elle laisse des images magnifiques, que l’on garde toute sa vie.

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