En plongée classique, chaque expiration passe par le détendeur et s’échappe en bulles. Avec un recycleur, le gaz expiré est épuré du gaz carbonique, enrichi en oxygène puis respiré à nouveau. Pour le plongeur, c’est une autre façon de respirer ; pour le photographe sous-marin, c’est une autre façon de travailler. Je plonge en circuit ouvert depuis 1990, au recycleur semi-fermé (Mares Horizon) depuis 2023 et au recycleur à circuit fermé (Shark Rebreathers) depuis 2024, jusqu’à 70 mètres au trimix normoxique.


Le silence
En circuit ouvert, ce ne sont pas tant les bulles qui dérangent que le clapet du détendeur : à chaque expiration, il produit un « clac » sec, très gênant pour la faune. Requins, raies, cétacés ou bancs de poissons associent ce bruit à une présence étrangère et gardent leurs distances. En circuit fermé, il n’y a ni clapet d’expiration ni bulles : l’approche devient silencieuse, les animaux se montrent plus curieux et tolèrent une présence beaucoup plus proche. C’est souvent la différence entre une silhouette au loin et un portrait au grand-angle à moins d’un mètre.
En circuit ouvert, pour m’approcher sans effrayer les animaux, je retenais longuement ma respiration. Ce n’est pas une bonne pratique : l’accumulation de gaz carbonique provoque des maux de tête, et ces apnées répétées en plongée bouteille pourraient modifier les échanges gazeux de l’organisme d’une façon encore mal documentée, avec un risque d’accident de décompression que l’on ne peut pas exclure. Sans parler du risque de surpression pulmonaire si l’on remonte, même de peu, en bloquant sa respiration. Le recycleur supprime ce dilemme.
Le silence change aussi le comportement du photographe. Sans le rythme sonore de sa propre respiration, on entend le récif, on perçoit mieux ce qui se passe autour de soi et l’on devient plus patient.
Le temps
Un recycleur consomme très peu de gaz : seul l’oxygène réellement métabolisé est remplacé. Avec mon Shark, l’autonomie atteint 5 heures de plongée, et contrairement au circuit ouvert, cette durée ne dépend pas de la profondeur. Ce sont la décompression et la chaux qui absorbe le CO₂ qui fixent les limites, plus le contenu des bouteilles.
Ce temps a changé ma façon de photographier. Il m’arrive maintenant de rester 30 minutes sur un mètre carré, immobile, pour que la faune s’habitue à ma présence. Les animaux finissent par reprendre leur comportement naturel, et c’est là que les meilleures images arrivent.
Les deux types de recycleur ne fonctionnent pas du tout de la même façon. En circuit semi-fermé, comme avec le Mares Horizon, on respire un nitrox de composition constante, choisi avant la plongée pour la profondeur maximale prévue. En circuit fermé, c’est la pression partielle d’oxygène qui est maintenue constante : le recycleur ajuste en permanence le mélange, et l’on respire à chaque instant le meilleur nitrox possible pour la profondeur où l’on se trouve. Les obligations de décompression sont ainsi réduites au minimum pour une même durée au fond.
La profondeur
Documenter des épaves au-delà de 30 mètres sans recycleur me paraît aujourd’hui totalement dépassé, voire risqué. En circuit ouvert, on dispose d’une seule source de gaz, la narcose à l’air brouille le jugement au moment où il faut à la fois plonger et photographier, et le volume de gaz à emporter devient vite considérable en trimix. Au recycleur, le diluant trimix change tout : l’hélium remplace une partie de l’azote et annule les effets de la narcose, qui peut apparaître dès 27 mètres à l’air. On garde les idées claires, avec une marge de gaz confortable, pour se concentrer sur l’image.
D’autres avantages
- Un gaz chaud et humide : le gaz recyclé est réchauffé et humidifié par la réaction chimique et la respiration, ce qui limite le refroidissement et la déshydratation lors des longues plongées.
- Les épaves et les grottes : sans bulles, pas de particules qui se décrochent des plafonds et viennent troubler l’eau devant l’objectif.
Les contraintes
Le recycleur n’est pas un équipement magique. Il demande une formation spécifique, une pratique régulière et une grande rigueur : vérifications avant chaque plongée, préparation de la chaux, contrôle des cellules à oxygène, entretien minutieux. L’appareil est plus lourd, plus coûteux et plus long à préparer qu’un bloc classique. Surtout, les erreurs ne pardonnent pas : un mélange trop pauvre ou trop riche en oxygène, ou une accumulation de CO₂, peuvent survenir sans signe avant-coureur.
Pour la photo, la flottabilité est aussi plus délicate à gérer. On ne peut plus s’ajuster finement avec ses poumons comme en circuit ouvert : le volume de gaz circule entre les poumons et les faux-poumons, et chaque variation de profondeur demande de corriger à la fois la stabilisation et le volume de la boucle. Rester parfaitement immobile au moment du déclenchement demande beaucoup de pratique.
Enfin, photographier au recycleur, c’est mener plusieurs tâches de front, en permanence :
- le respect des paramètres de plongée : profondeur, durée, décompression ;
- la surveillance de son binôme ;
- la gestion de la machine : pression partielle d’oxygène, diluant, volume de la boucle ;
- la gestion de l’appareil photo, de ses réglages et de l’éclairage ;
- l’observation de l’environnement et du comportement de la faune.
Cela représente une charge mentale très importante, qui demande beaucoup d’expérience pour être gérée sereinement.
C’est pourquoi la photographie ne doit jamais faire oublier le pilotage de la machine. Au recycleur, on ne s’improvise pas photographe : on devient d’abord un plongeur recycleur sûr de lui, puis on ajoute l’appareil photo.
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